Zéro Déchet

La vie est si différente dans le village zéro déchet japonais

31 mars 2018
village zero dechet

« Un, deux, trois…. » Hatsue Katayama, une femme au foyer de 70 ans, est agenouillée à sa table basse et compte tout haut les mots d’une liste écrite à la main. Elle continue, sans s’arrêter, jusqu’à atteindre 25 : « c’est le nombre de catégories de déchets que nous avons à la maison ».

Les habitudes qu’elle suit religieusement pour se débarrasser de ses déchets se reflètent dans les différentes poubelles éparpillées dans la maison de la famille, dévouée à séparer les plastiques, les bouchons de bouteille, les brosses à dents et les chaussettes.

 

Un village tout entier s’est mis au zéro déchet

Plus remarquable encore que sa collection de poubelles, c’est le fait qu’elle n’est pas seule. Cette pratique est partagée par les 1500 habitants zéro déchet de Kamikatsu (dont on vous a déjà parlé sur le blog), un village situé entre les montagnes boisées de la préfecture de Tokushima, au sud-ouest du Japon.

Le village fait parler de lui malgré sa situation géographique et sa taille parce qu’il a mis au point un projet environnemental ambitieux : il veut devenir la première communauté zéro déchet du Japon d’ici 2020. Et on dirait que le village est en chemin pour atteindre son objectif.

centre de tri zero dechet

15 ans après avoir dévoilé ses objectifs dans un Manifeste du Zéro Déchet, Kamikatsu recycle environ 80% de ses déchets qui sont divisés en 45 catégories que les habitants trient eux-mêmes et jettent au centre de traitement des déchets de la commune.

Il y a un magasin de réutilisation pour tous les objets abandonnés, une boutique « remake » où les vieux objets sont recyclés, un système d’accréditation qui évalue les critères écologiques des entreprises locales et des points à cumuler sur une carte quand on recycle.

La construction d’un centre Zéro Déchet high tech à plusieurs millions d’euros a reçu l’aval du gouvernement et ouvrira au printemps prochain avec des bureaux, un centre académique et des chambres.

 

Un changement de vie radical en passant au zéro déchet

De nombreux habitants disent que le mode de vie zéro déchet a non seulement aidé l’environnement et coupé les coûts de traitement des déchets mais ça a également amélioré leur qualité de vie, leur santé, renforcé le sens de la communauté et ralenti la fuite des populations, ce qui est un réel problème pour le Japon rural.

« La vie est si différente ici maintenant » déclare Hatsue, qui raconte comment elle utilise le compost qu’elle alimente de restes de nourriture pour faire pousser du brocoli et de la laitue. « Comme la plupart des gens, on brulait nos déchets dans les champs de riz mais c’était tellement mauvais pour la santé. Maintenant, l’air est plus propre et c’est plus joli ».

Son mari Fumiaku, 67 ans, est un agriculteur à la retraite, membre du conseil municipal ajoute : « c’est un tout petit village mais on parle de nous partout dans le monde. On espère que cette idée se répandra et aidera à résoudre les problèmes de réchauffement climatique. »

 

Le centre de traitement des déchets zéro déchet

Le coeur du mouvement zéro déchet de Kamikatsu se trouve au centre Gomi, un entrepôt entouré de forêts enneigées et où les habitants emmènent leurs déchets séparés en jusqu’à 45 catégories différentes.

decoration zero dechet

Tous les jours, des rangées de paniers jaunes contenant un mélange de différents types de déchets : plastiques, bois, métaux, bouteilles, papiers, briquets usagés se battent pour se faire place parmi un assortiment d’objets jetés comme des balances, des canapés ou des paires de skis. Une petite boutique sur site permettant aux habitants de laisser des objets dont ils veulent se séparer est pleine de vêtements pour enfants, sacs, meubles et jeux.

Les habitants de Kamikatsu amènent leurs déchets ici en voiture, explique Terumi Azuma, Présidente de la Zero Waste Academy, l’organisation à but non lucratif derrière le centre de traitement des déchets et des initiatives écologiques. Chaque catégorie de déchets est bien affichée afin que les habitants sachent combien cela coûte de recycler tel objet au kilo ou combien on peut gagner en le vendant.

La mathématique est impressionnante : le coût total annuel du traitement des déchets du village a baissé à 2,5 millions de yens (environ 19 000 euros) donc seulement un sixième des 15,9 millions de yens (environ 122 000 euros) que ça coûterait de traiter les mêmes déchets en les incinérant ou en les emmenant à la décharge.

Le concept ne se cantonne cependant pas au tri de déchets en catégories différentes. Le plus important est de changer la mentalité des gens. Il ne s’agit pas seulement de recyclage, c’est d’essayer d’éduquer les gens à ne pas générer des déchets potentiels dès le début.

Parmi le flot incessant de villageois déposant des sacs de déchets (ou dans le cas d’un couple, un camion entier), on retrouver Yoshiteru Ishimoto, un habitant de 79 ans. Il vient ici une à deux fois par semaine. Il aime beaucoup venir parce qu’il voit des amis et c’est une situation sociale agréable. Le plus important pour lui c’est que Kamikatsu redevient propre et belle à nouveau.

Avec plus de la moitié de la population au dessus des 65 ans, le centre de traitement s’est transformé en un hub social vital pour les habitants, selon son manager Kazuyuki Kiyohara. Tout en démontant habilement un robot de cuisine avec un tournevis, il explique que les gens pensaient probablement être trop paresseux pour séparer les déchets en autant de catégories mais finalement les gens bavardent et s’entraident. La communauté est plus ouverte aujourd’hui.

 

Construction du nouveau centre zéro déchet

Tandis que la date limite pour le zéro déchet en 2020 approche, les autorités locales s’investissent pour mettre en valeur les initiatives zéro déchet du village. Au printemps prochain, le centre de tri va être déplacé dans un nouveau bâtiment contemporain fait de cèdre local et agrémenté de portes, fenêtres et meubles abandonnés par leurs propriétaires. Il y aura des chambres et un centre de recherche faits pour attirer les experts en écologie du monde entier.

Le nouveau bâtiment, estimé a 450 millions de yens (3,4 millions d’euros) est en partie financé par le gouvernement mais reçoit des réactions nuancées de la part des locaux mais fait déjà le bonheur du maire Yasushi Hanamoto.

Il explique que cela peut être difficile de faire changer d’avis les personnes âgées, qui ont plus tendance à être réfractaires au changement. Mais le projet zéro déchet a débuté il y a plusieurs années donc les générations plus jeunes ont grandi dans un environnement où tout cela leur paraît naturel. Il ajoute qu’avant que le projet zéro déchet ne se concrétise, on pensait que le village allait disparaître. Ils se sont rendus compte qu’il fallait qu’ils changent de mentalité pour survivre.

centre high tech zero dechet

Le centre high tech zéro déchet

Aujourd’hui, la plupart des habitants ont plus de 65 ans mais le taux de dépeuplement baisse. Certaines personnes continuent à déménager vers les villes mais il y a des jeunes qui arrivent également, inspirés par l’idée d’un mode de vie zéro déchet.

La ville doit créer des projets qui attirent les jeunes parce qu’il n’y a pas assez de bébés ni d’habitants pour remplacer les départs à la retraite. A ce rythme, la population passera à 800 habitants d’ici 2040.

 

Un projet à l’image de la ville, loin de la folie de Tokyo

Parmi l’afflux de nouveaux arrivants, il y a Yasuyoshi Wada, 36 ans, ancien barman qui a échangé les foules et le néon de Tokyo pour la slow life de Kamikatsu il y a trois ans. Il est maintenant manager d’un espace qui reflète bien le nouveau visage de Kamikatsu : Rise & Win Brewing Co BBQ and General Store (épicerie) qui abrite une brasserie artisanale, une épicerie et un restaurant.

Cet endroit est impossible à rater. Designé par les mêmes architectes qui ont pensé le nouveau centre de traitement des déchets, on y voit un mur de deux étages couvert d’un puzzle de fenêtres des maisons locales abandonnées.

A l’intérieur, on découvre les murs faits de cèdre local et toutes sortes de produits; des thés aux sacs faits de papier journal en passant par les bières artisanales de Kamikatsu, brassées dans la nouvelle usine à quelques pas de là.

C’est un style de vie diamétralement opposé à Tokyo, où il y a beaucoup de bruit, beaucoup d’agitation et où on est constamment exposés à l’information. Yasuyoshi adore être près de la nature et avoir du temps pour lire. Il a même appris à faire de nouilles soba  ! Mais le plus important c’est le zéro déchet et le concept de réduction, de recyclage et de réutilisation.

Et c’est sur ce concept zéro déchet que Kamikatsu compte pour non seulement réduire son empreinte carbone mais également attirer une nouvelle génération d’habitants et maintenir le village vivant.

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